Faut-il annuler France-Turquie ?

Faut-il annuler France-Turquie ?

Lors de leur victoire contre l’Albanie vendredi soir (1-0), les joueurs turcs se sont signalés en effectuant un salut militaire, alors même que la Turquie a lancé une offensive contre des positions kurdes en Syrie. Un geste de plus qui brise la neutralité du sport.

Il n’en fallait pas plus à Jean-Christophe Lagarde, député UDI et président du groupe d’études sur les Kurdes à l’Assemblée nationale, pour demander l’annulation du match entre la France et la Turquie. Franchissant ainsi lui-même cette frontière entre le sport et la politique.

Sport et diplomatie

Sa demande, du point de vue des instances sportives, est infondée car elle repose sur une assimilation entre le gouvernement turc et l’équipe nationale de football de Turquie. Cette dernière est gérée par la Fédération turque de football, instance indépendante (et l’UEFA comme la FIFA sont particulièrement vigilants à ce sujet). L’acte des joueurs sur le terrain face à l’Albanie est probablement un geste politique, mais il reste, malgré sa répercussion médiatique publique, un acte privé, personnel, qui sera d’ailleurs examiné par l’UEFA. Les joueurs et la fédération pourront être punis ; cela reste une affaire entre la fédération turque et l’organisation européenne, pour la violation d’un règlement interne au monde du sport.

Annuler France-Turquie, c’est un acte diplomatique (et donc politique) fort qui utilise le sport comme moyen de pression. La dimension sportive de l’évènement (sans même parler de son enjeu, à savoir une qualification pour l’Euro 2020) serait niée par l’importance politique qu’on lui accorderait alors. La vraie frontière entre sport et politique se situe là, à considérer que l’équipe turque représente l’armée turque et à tomber dans le jeu de la condamnation de l’expression de leur nationalisme.

Le sport peut-il être apolitique ?

Il ne faut toutefois pas être naïf, ni réagir en vierge effarouchée, considérant que M. Lagarde s’en prend au sport, et qui plus est à une Équipe de France en passe de se qualifier pour une grande compétition. Ni de s’offusquer, par corporatisme, que des organisations humanistes s’engouffrent dans la brèche. Les rencontres sportives sont déjà des événements diplomatiques : les Jeux Olympiques servent d’étalon dans la rivalité entre les Etats-Unis et l’URSS puis la Russie depuis 1952, et personne ne condamne l’aspect politique du match qui se jouera mardi entre les deux Corées puisque cette rencontre va dans le sens de l’apaisement. Deux exemples qui montrent bien l’illusion d’une “neutralité du sport”, comme si le stade était un monde à part, séparé de son contexte.

Ce doux rêve s’est éteint depuis longtemps. Jesse Owens à Berlin, puis Tommie Smith à Mexico, ont été le visage de retours à la réalité douloureux, cruels, percutants, indignants et indignés. Il faut aussi songer, pêle-mêle, aux poteaux cerclés de noir au Mondial argentin, au Mondial de rugby remporté par des Springboks enfin arc-en-ciel, au Tibet en 2008, au championnat égyptien arrêté après les manifestations de la place Tahrir ou, pour en revenir à la Turquie, à la place Taksim et aux ultras du Besiktas. Le sport est un miroir de nos sociétés, et reflète ainsi toutes ses tensions politiques et sociales.

Prise de pouvoir ou perte de conscience

Cette prise de conscience s’accompagne d’une responsabilité : si le sport est indissociable de son contexte, il ne doit pas en devenir l’instrument. Tous les acteurs du monde du sport (dirigeants, athlètes mais aussi médias) doivent oeuvrer et veiller à la neutralité du sport, éclairée différemment. Neutre ne veut pas dire amorphe, en retrait, fermé sur soi, ballotté par les flots de la politique internationale mais surtout sans y toucher. La neutralité peut être résistance, refus d’abdiquer face aux logiques économiques et impérialistes des grandes puissances. 

La neutralité, c’est refuser qu’un pays achète l’organisation d’un championnat du monde d’athlétisme, d’une Coupe du Monde de football et peut-être bientôt de Jeux Olympiques pour s’en servir de vitrine diplomatique, alors même que les droits de l’homme y sont bafoués, que tout dans cette organisation va à l’encontre des urgences climatiques que l’on connaît et que les conditions pour le bon déroulement sportif de l’événement ne sont pas réunies. Refuser en somme que le sport soit utilisé pour servir un dessein politique.

Mais ce n’est pas annuler une rencontre régie par une instance qui a pris ses dispositions pour punir les auteurs d’un acte politique. Ce n’est pas refuser de recevoir une équipe qui représente son pays mais pas son gouvernement, encore moins son armée. Ce n’est pas refuser le dialogue, alors même que l’ambassadeur de Turquie a appelé à l’apaisement. Ce n’est pas faire rejaillir la situation en Syrie sur un terrain de football. Ce n’est pas mettre les Turcs en position de victimes et invisibiliser les Kurdes alors que le match peut être l’occasion de sensibiliser les spectateurs sur ce sujet. Ce n’est pas prendre parti dans un conflit qui n’a rien à voir avec le sport.

Retour à la raison

En 1968, après le tollé qui avait suivi le podium de Tommie Smith et John Carlos, d’autres athlètes noirs-américains manifestaient pour leurs droits, d’une façon jugée beaucoup moins agressive et défiante. Jacques Godet, fondateur du journal L’Equipe et très remonté contre le podium du 200m, s’en trouvait plus enclin à soutenir leur cause, et se montrait “ravi que la raison sportive ait repris sa place”. Laissons à nouveau cette raison reprendre sa place. Jouons le match. Traitons de l’offensive turque ailleurs, sauf si elle a lieu sur les cages de Mandanda.

Xavier Regnier

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